Benguiste (note d’écoute)
Le Poids du retour
Il y a des morceaux qui n'ont pas besoin de crier pour peser. Le Benguiste est de ceux-là.
Sol'e — rappeur, compositeur, tout terrain — pose ici un texte d'une précision chirurgicale sur une architecture jazz-rap qui rappelle immédiatement les heures de gloire du Jazzmatazz de Guru : contrebasse organique, harmonie en retrait, espace pensé pour que les mots respirent. Rien de trop. La musique ne décore pas le propos — elle l'installe.
Et le propos, justement. Le "benguiste" — comprendre celui qui revient au pays, valises pleines de fictions soigneusement emballées — est une figure que la littérature africaine connaît bien mais que le rap francophone a rarement traitée avec cette nuance. Sol'e ne juge pas ses personnages. Il les observe. Landry qui loue une caisse pour paraître. Jean-Yves qui "ment pas par orgueil, il ment par rôle." Ce glissement — de la faiblesse individuelle vers la contrainte sociale — c'est exactement la même prise de hauteur que Nas sur One Love, ou Common sur The 6th Sense : le MC en sociologue de terrain, sans morale facile.
La plume est dense mais jamais obscure. Le chiasme central — "Là-bas on regarde l'Europe comme une issue / L'Europe nous regarde comme des outils" — concentre en deux vers ce que certains essais mettent cent pages à formuler. Oxmo aurait signé ça. Youssoupha aussi. Et ce n'est pas un compliment de circonstance.
Le hook, lui, est d'une sobriété redoutable. Quatre vers. Deux antithèses. Aucun artifice. Il agit comme une sentence qui revient entre chaque tableau — une vérité qu'on repose sur la table avant de reprendre le récit.
L'outro achève le tout avec une image qui reste : "Le rêve voyage bien vite / La vérité, beaucoup moins, elle prend son temps / Mais quoi qu'il en soit elle arrive à destination." Pas de colère. Pas de résignation non plus. Juste la patience de quelqu'un qui connaît le trajet.
Sol'e signe ici — seul, à la composition comme à l'écriture — un morceau adulte, construit, qui n'a aucune envie de plaire à tout le monde. Ce qui, précisément, devrait vous convaincre de l'écouter.
Pour les amateurs de Guru, Lupe Fiasco période "Food & Liquor", Mc Solaar au sommet de sa densité narrative. Et pour quiconque a déjà fait semblant que ça allait bien en rentrant.